Jean Robin

 

Crise de la mémoire

La judéomanie de Jean Robin (Tatamis, 2006)

  

Jean Robin avait proposé le manuscrit à une vingtaine de maisons d’édition. Devant le refus de ces dernières, il a donc fait paraître ce livre qui n’a pas, hélas, bénéficié de l’aide d’un professionnel pour lui montrer les défauts inhérents à ce manuscrit. Je le regrette tant La judéomanie est un livre qui révèle à la fois une honnêteté intellectuelle et un travail fouillé de la part de Jean Robin. Comme le relate celui-ci, l’absence de courage des éditeurs explique une telle situation ; du fait qu’il s’agit d’un sujet plutôt tabou dans notre société.

Je me sens, cependant, contraint d’évoquer toutes les carences propres à l’ouvrage de Jean Robin. Et, tout d’abord, le titre du livre : La judéomanie. Pour traiter la question, l’auteur avait le choix entre deux possibilités : ou bien adopter le ton de la polémique, ou bien alors écrire un essai objectif et circonstancié. Or, tout au long de cet ouvrage, Jean Robin semble constamment hésiter devant cette alternative. Le terme « judéomanie » (selon l’auteur, est judéomane toute personne qui fait l’éloge outrée des Juifs) peut paraître ainsi inapproprié ; d’autant plus que ce néologisme, malgré les explications données par Robin, a un accent journalistique qui sonne mal à mon oreille de critique littéraire. D’autre part, il est regrettable que l’auteur n’ait pas corrigé le style de son livre qui en rend la lecture particulièrement déplaisante. Sans oublier certaines erreurs telles que des arguments insuffisamment fondés, nonobstant les notes de bas de page.

Plus grave, même si Jean Robin s’en défend, est ce postulat que tout acte de la part d’un Juif peut se retourner contre sa communauté et provoquer par retour de l’antisémitisme. Robin confond, comme tout antisémite conséquent, l’identité de la personne avec chacune de ses actions. Pour être plus précis, la malhonnêteté intellectuelle d’un Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, ou de Bernard-Henri Levy, intellectuel conformiste, n’est pas synonyme de lien avec sa judéité, sauf pour l’antisémite.

Enfin, il n’est pas fait référence à l’histoire. Jean Robin ignore que, pendant longtemps, les Français sous l’égide du général De Gaulle ont considéré le régime de Vichy comme une parenthèse. La France devait rester unie, à tel point qu’a prévalu la fable popularisée par Robert Aron dans Histoire de Vichy (Fayard, 1956) du glaive (De Gaulle) et du bouclier (Pétain). Ce n’est que dans les années 70 et 80 que cette fameuse thèse a été remise en cause par les historiens, et que l’on a commencé à parler de la complicité de l’État français dans la Shoah (la « catastrophe », comme le rappelle si bien Jean Robin). Bref, le discours de Jacques Chirac au Vel D’hiv en 1995 que Robin qualifie à tort de judéomane était une façon de tourner la page et de reconnaître officiellement un passé qui pesait sur la mémoire des Français.

Par contre, je puis reconnaître, à l’instar de Jean Robin, que la reconnaissance de la Shoah sur le plan politique a entraîné une surenchère législative qui pèse encore sur notre pays, puisqu’elle nous oblige à vivre dans la culpabilité. La loi Gayssot votée en 1990 s’est avérée être une limitation de notre droit à la liberté d’expression. En condamnant tout propos révisionniste sur les chambres à gaz, elle a permis de faire d’un négationniste comme Faurisson une victime dont les écrits méritaient seulement d’être réfutés par les historiens. Peu à peu, est apparue une vérité officielle qui se doit aujourd’hui de disparaître. Comme le démontre Jean Robin, l’ « affaire Dieudonné » a montré tout le caractère bien-pensant de toute une série de réactions indignées. Non sans humour, Robin révèle la part d’intérêt ou de bêtise qui se cache derrière certaines d’entre elles. Toutefois, il est difficile de trouver, comme le fait l’auteur, des circonstances atténuantes à Dieudonné. Robin se contredit même lorsqu’il déplore, d’une part, que la loi puisse être un gage de vérité, et, d’autre part, lorsqu’il évoque l’absence de condamnation de Dieudonné par la justice comme preuve de son innocence.

Dans la deuxième partie de son livre, Jean Robin en vient à analyser les causes de la « judéomanie ». Il a bien vu que la commémoration abusive de ce drame qu’est la Shoah ne pouvait provoquer que lassitude et critique. J’ajouterai, pour ma part, que la Shoah ne concerne pas seulement les Juifs, mais tous les hommes. Primo Levi a été l’un des rares à comprendre les raisons qui ont conduit à la « catastrophe ». Pour lui, la Shoah est liée à cette peur de l’Autre. D’un autre côté, l’erreur qui consiste à mettre en avant régulièrement ce génocide de tout un peuple est une façon d’éviter de penser et surtout de reconnaître la temporalité de l’évènement. Certes, il y a eu des bourreaux et des victimes. Certes, des Juifs ont perdu un père, une mère, un frère ou une sœur. Seulement, on ne peut comprendre une telle tragédie que dans le contexte propre à cette époque : la véracité des faits doit être établie par les historiens (nombre de victimes exact, faits explicatifs concernant le mécanisme de la Shoah,…). De même que chaque être a l’obligation de penser la Shoah, puisqu’elle touche à son humanité propre. La Shoah ne peut être le moyen spécieux pour une communauté ou un membre de ladite communauté de s’exonérer de toute responsabilité morale, parce qu’il se considère avant tout comme une victime, du fait de ce qui est arrivé à un parent, etc. Être reconnu en tant que victime nécessite un positionnement dans le réel qui évite tout emploi d’une hypostase.

Enfin, Jean Robin nous donne un aperçu intéressant sur l’aspect sémantique des mots. En premier lieu, il s’oppose à l’emploi du terme « antisémitisme » pour désigner le racisme envers les Juifs. Ainsi que le dit très justement Robin, le mot « antisémite » est né à la fin du XIXème siècle et s’adresse à toutes les populations qu’elles soient Arabes ou Juives (ce que je ne comprends pas alors, c’est pourquoi l’auteur continue à employer, par la suite et dans son sens traditionnel, ce mot). En second lieu, Robin a l’intelligence de renverser un tabou en ce qui concerne l’emploi de l’expression « lobby juif ». Il démontre, en effet, qu’il est tout à fait possible d’employer cette expression, sans pour autant devenir « antisémite ».

Pourtant, il est dommageable pour l’auteur d’employer une accusation que je juge, pour ma part, judéophobe (voir « Annexes »). « Peuple élu », dans la bouche de cet ami noir, est une dénonciation commune portée contre les Juifs.

 

Thomas Dreneau

  

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Réponse de Jean Robin, suite à notre article sur son livre :

 

Si je dois remercier Thomas Dreneau d'avoir lu attentivement
mon livre et d'en avoir fait la recension sur son site, je me dois aussi
de relever les incohérences de ses critiques.
Le terme "judéomanie" serait une carence du livre, alors que c'en est
le titre. Or c'est sa principale force au contraire : auparavant, il
n'existait pas de terme en français pour qualifier la discrimination
positive des juifs qui génère un antisémitisme de ressentiment. C'est
à ma connaissance la première fois qu'on peut s'attaquer à
l'antiracisme comme producteur de racisme, les deux ayant une obsession
de la race. Or judéomanie désigne ces attitudes et comportements qui
placent LES juifs dans leur ensemble au-dessus des non-juifs, ce qui est
donc un racisme. Nombre de lecteurs et de papiers sortis sur le livre
depuis 3 ans s'en sont fait l'écho.
Oui c'est un terme journalistique, mais je suis journaliste, et non
critique littéraire, cela s'explique donc.
La malhonnêteté d'un Jean Daniel ou d'un BHL ne génèrerait pas
d'antisémitisme si par ailleurs ils ne se faisaient les champions juifs
de la lutte contre l'antisémitisme, via une médiatisation à outrance,
or Thomas n'en parle pas. Ce n'est pas moi qui réduis ces
personnalités à leur judéité, mais elles-mêmes, elles en deviennent
ainsi des ambassadrices des juifs alors que les juifs ne leur ont rien
demandé.
Quant à Vichy, les gaullistes n'ont jamais pensé qu'il s'agissait
d'une parenthèse dans l'histoire de France, mais que Vichy n'était pas
la France. Dès lors, la déclaration de Chirac est anti-gaulliste, et
judéomane, puisqu'elle impute à la France une part de responsabilité
dans la Shoah, alors qu'aucune déportation de juifs n'a eu lieu en
France ni avant ni après la 2è Guerre Mondiale. L'illégitimité de
Vichy est un des principaux piliers du gaullisme, je ne prends pas parti
en disant cela, mais je rappelle des faits historiques qui ne sont
contestés par personne.
En écrivant ce livre, mon but était de permettre de comprendre ce
phénomène et donc de le combattre, en lui attribuant un nom. On ne
combat pas ce qu'on ne connaît pas. Mon but était aussi de démontrer
par l'argumentation factuelle que cette discrimination positive existe,
réellement, alors qu'elle est condamnée en théorie par nos lois, et
qu'elle génère nombre d'effets pervers (antisémitisme mais aussi
communautarisme, islamisation etc.). Enfin, mon but était de prouver
que l'overdose est un mauvais médicament, les faits ayant eu lieu
depuis la publication de ce livre n'ont fait qu'apporter de l'eau au
moulin de cette thèse.

 

Jean Robin

 

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Je me permets de publier cet autre article signé par Brigitte Dujardin sur La judéomanie de Jean Robin. En effet, notre collaboratrice a eu le tort, paraît-il, d'éprouver de l'intérêt pour le livre de Jean Robin. Elle a ainsi été victime de la censure, puisque son article a été retiré au bout de quelques jours de Froggy's Delight. Même si je ne partage point l'opinion de Mme Dujardin, je me sens contraint de faire paraître cet article tant l'atteinte à la liberté d'expression me semble une véritable honte dans tout régime républicain qui se respecte (Thomas Dreneau).

 

L’invention d’un nouveau concept "Judéomanie" permet à Jean Robin d’expliciter sa pensée tout au long de ce plaidoyer dénonçant un favoritisme dans les sphères politiques, juridiques et les médias vis-à-vis d’une communauté – les juifs – par rapport aux autres citoyens français. Cette exception provoque un effet boomerang vers le racisme "judéophobe" puisque chacun(e) peut revendiquer des injustices légitimes selon son appartenance religieuse, son nom, sa couleur de peau, son anatomie sexuelle.

Sur le principe républicain d’égalité, la discrimination positive a des effets pervers. Son livre dénonce tour à tour la loi Gayssot (90), le décret de loi sur l’indemnisation des orphelins de déportés juifs (2000), la présence des ministres au diner annuel du CRIF, la cabale contre Dieudonné et l’utilisation des médias pour monter en épingle un meurtre sordide comme une manifestation antisémite alors que d’autres crimes aussi crapuleux sont passés sous silence.

A quoi sert la "judéomanie" ? Pour l’auteur, la différence de traitement pour une communauté spécifique dans un état laïc et républicain interroge le citoyen lambda et exacerbe tous les replis communautaristes dangereux dans une société civile soumise aux mêmes lois. Jean Robin ne manque pas de courage et son écrit s’appuie sur une documentation fouillée.

J’ai ressenti la sincérité dans sa réflexion reliée à des convictions et à son respect des valeurs démocratiques. Il a raison de souligner que la mise en exergue d’un groupe spécifique devient une cible pour les autres et incite à la surenchère dans la revendication identitaire, religieuse ou autre. Sa véhémence de ton me surprend mais je crois qu’il faut le lire comme un cri de colère sur le danger de remettre en cause le premier article de la Déclaration Universelle des Droits Humains (10 décembre 1948) : "Tous les humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir envers les uns envers les autres dans un esprit de fraternité".

Son livre me sensibilise à la compréhension des mots, à la manipulation par les médias qui valorise des évènements, en minimise d’autres et surtout me confirme la responsabilité de certains Chefs d’Etat français de la Cinquième république qui – par maladresse ou volonté déguisée – renforce les identités communautaires. Pour terminer sur une note d’humour contre le Racisme, je reprends la fin d’un sketch de Pierre Desproges sur "Les juifs" cité dans La Judéomanie page 177/178 : "Un journaliste lui demandait si elle aurait épousé Ivan Levaï, pour le cas où il n’aurait pas été juif comme elle (…) Probablement non (…) Et bien moi je comprends cette attitude, qu’on pourrait un petit peu hâtivement taxer de racisme. Moi-même qui suis limousin, j’ai complètement raté mon couple parce que j’ai épousé une non-limousine, une vendéenne. Je suis désolé mais les vendéens ne sont pas des gens comme nous (...). Nous partageons entre nous une certaine angoisse de la porcelaine, peu perméable aux chouans. Il faut avoir souffert à Limoges pour comprendre".

 

Brigitte Dujardin

Brigitte.dujardin@wanadoo.fr

 

Voir également :

 

http://www.tatamis.fr/