Revue Economique, Philosophique et Littéraire Arès
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La revue Arès commentera les livres suivants :
- Lucien Rebatet, Quatre ans de cinéma (1940-1944), Pardès, 2009.
- Michel Bitbol, De l'intérieur du monde, Flammarion, 2010.
- Martin Heidegger, Séminaires de Zurich, Gallimard, 2010.
- Thomas Clerc, L'homme qui tua Roland Barthes, Gallimard, 2010.
- Jean Robin, Petit dictionnaire des débats interdits (mais légaux), Tatamis, 2010.
- Jean-Philippe Domecq, Artistes sans art?, Pocket, 2009.
- Alfred Döblin, Novembre 1918. III. Retour du front, Agone, 2009.
- Jacques Bouveresse et Pierre Wagner (sous la direction), Mathématiques et expérience. L'empirisme logique à l'épreuve (1918-1940), Odile Jacob, 2008.
- Rudolf Carnap, La construction logique du monde, Vrin, 2002.
- Alain Soral, Vers la féminisation?, Editions Blanche, 2007.
- Christian Bonnet et Pierre Wagner (sous la direction), L'âge d'or de l'empirisme logique. Vienne - Berlin - Prague (1929-1936), Gallimard, 2006.
- Jean-Philippe Domecq, Une nouvelle introduction à l'art du XXe siècle, Flammarion, 2004.
- Claudio Bartocci et Piergiorgio Odifreddi (sous le direction), La mathématique. I. Les lieux et les temps, CNRS Editions, 2009.
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jeu
24
jun
2010
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Le Grand Loin de Pascal Garnier (éditions Zulma, 2010 )
Si l’humour est, selon la phrase devenue formule, « la politesse du désespoir », alors l’auteur Pascal Garnier était, sans aucun doute, un grand seigneur. Une telle étiquette l’aurait amusé, cet homme que l’on imagine si proche de ses personnages : désespérés ordinaires de nos sociétés anonymes, marginaux discrets — sans cette aura de révolte scandaleuse qui façonne la légende rock’n roll.
C’est pourtant par les textes de chansons rock que l’auteur de Flux (Grand prix de l’humour noir en 2006) s’est d’abord essayé à l’écriture. Sans grand succès, selon lui. Mais à en croire la brève notice autobiographique qu’il rédigea pour Zulma, son dernier et principal éditeur, il n’était pas doué pour grand-chose. Pas plus « pour être pop star que père de famille », épris d’écriture en dépit de lacunes en grammaire et en orthographe, collectionneur de petits boulots, globe-trotter revenu de ses voyages avec l’amer constat que l’Ailleurs est très proche de l’ici… Pascal Garnier décrit son parcours avec la distance ironique d’un homme libéré de toute illusion. Parcours qui, à peu de chose près, pourrait être celui de Marc Lecas, principal protagoniste de son dernier roman, Le grand Loin, publié deux mois avant la mort de son auteur.
Père résigné d’une fille de trente-six ans placée en hôpital psychiatrique, Marc mène avec Chloé, sa seconde femme, collectionneuse — entre autres— de tables de chevet avec « porte ventrale destinée à cacher un pot de chambre », une vie qu’on pourrait qualifier de terne. Une de ces vies passe-partout qu’on mène par habitude, « sans protester, avec la pugnacité d’un bœuf traçant son sillon » — jusqu’à ce qu’un détail, trois fois rien, ne change à tout jamais le cours des événements.
« Moi aussi, je connais Agen ! » lance ainsi Marc en ouverture du roman, lors d’un dîner où, du reste, personne ne l’écoute vraiment. Ce simple cri, rupture dans le flux des conversations insipides, et le bref moment de gêne qui s’ensuit, suffisent à créer chez lui un sentiment de décalage qui ne va aller qu’en s’accroissant. Dès lors, le regard qu’il portait sur son décor quotidien prend une acuité dérangeante. « Meubles, bibelots, tableaux, même s’il les reconnaissait, lui faisaient l’effet de copies (…) ».
Sa présence elle-même semble menacée de réification par l’habitude et c’est d’abord en quête de sensations physiques pures qu’il commence à fuguer. De brèves escapades sur un pont autoroutier, au-dessus du défilé halluciné des voitures filant vers le Grand Loin. Puis, de fil en aiguille, l’achat dans une animalerie d’un chat (amorphe), « compagnon idéal pour une traversée du néant » — jusqu’à la visite à l’H.P. où il obtient pour sa fille Anne une permission du week-end.
Le week-end, on s’en doute, prend vite des allures de fugue et, bientôt, de cavale. Car Anne est l’opposé du sympathique et consensuel cliché de la handicapée au grand cœur. Toute de pragmatisme et de franchise brutale, rôdée à l’obstination par des années d’internement, la jeune femme ne donne pas dans les états d’âme et les tourments psychologiques. Elle sait que la meilleure façon d’obtenir ce qu’on désire (un homme, par exemple), c’est de le prendre. Et que la plus sûre façon de s’en débarrasser, après usage, est de le tuer. Si la mort de personnages secondaires masculins (par ailleurs fort sympathiques) ponctue ce roman aux allures de road movie, nous ne sommes pas pour autant dans le registre du polar (les crimes sont ellipsés, la traque policière insignifiante) mais plutôt dans le registre d’un récit métaphysique, souvent imprégné d’une poésie sombre. Car ce Grand Loin, que Marc serait bien en peine de définir, vers lequel il entraîne d’abord sa fille — avant de se laisser entraîner par elle — n’est au final qu’une fuite éperdue d’un mirage à l’autre.
Du Touquet jusqu’à Agen, où le périple atteint un point culminant dans la jouissance du dérisoire, la fugue des deux personnages s’avère en effet un incessant défilé de paysages fantômes : plages désertes, périphériques, terrains vagues où le bruit permanent des machines-outils (seules présences réellement vivantes) reflète l’image d’un monde rongé, creusé de trous béants.
Un monde en chantier, tout comme le devient, peu à peu, le corps de Marc : infecté par une inquiétante statuette togolaise, souvenir d’un défunt ami de sa fille, il perd alternativement l’usage de ses jambes et de l’un de ses doigts (l’index droit, pourtant bien utile). Avant que cette partie de lui-même n’échoue dans un buisson, suite à une amputation rudimentaire, le personnage a tout de même le temps de souffrir. Et de souffrir beaucoup. Mais ces moments où Marc est irradié par la douleur et l’angoisse sont aussi, paradoxalement, ceux où il cesse de se perdre en conjectures pour éprouver à son paroxysme l’intensité d’être vivant. « Après Marc Lecas, rien de rien, zéro (…) Plus personne… L’énormité de cette révélation le propulsa vers des espaces interstellaires dans lesquels il s’apprêtait à s’atomiser quand une fulgurante décharge électrique lui embrasa le doigt. Quand bien même la douleur le ramenait à la vie, ce n’était pas beau à voir. »
Nul doute, à lire ces lignes, que l’auteur a bien connu l’un et l’autre pôle de notre humanité : la volonté, somme toute assez héroïque, de s’accrocher à ses chimères, suivie du brutal retour au réel. Lui qui a rédigé ce livre, son dernier, quand le cancer le rongeait, aurait pu céder à la tentation d’y mettre en avant la douleur de l’âme et du corps dans un registre plus intimiste. Mais on chercherait en vain la moindre trace d’auto apitoiement dans Le Grand Loin. Projets avortés, renoncements, errance stérile : les personnages montrés n’ont certes rien de grandiose ; pourtant, il y a de la grandeur dans leur obstination à survivre, à chercher une issue de secours. Tout comme il y a de la grandeur dans l’humour pudique de Pascal Garnier, d’autant plus tendre qu’il se veut implacable.
Car ces créatures pathétiques, nos semblables, qu’il n’a de cesse de dépouiller de leurs illusions — lorsqu’elles se révèlent à nos yeux nues et vulnérables, loin de les écraser d’un sarcasme définitif, il leur tend la main et son rire se teinte de douceur. « On ne faisait pas plus loin que ce loin-là. La terre s’y achevait, le bec dans l’eau. Il imagina une falaise surplombant la mer et lui, assis au bord, barattant le vide de ses pieds nus. Le bout du monde devait ressembler à certains petits coins de Bretagne. C’était un peu décevant, même s’il aimait bien la Bretagne. »
Quel que soit le Grand Loin où il s’est retiré, le 5 mars 2010, nul doute que Pascal Garnier nous y observe, avec l’acuité un peu folle de ceux qui n’oublient jamais combien la vie est un jeu fugace. Et, telle le chat du Cheshire, sa silhouette, lentement, s’efface autour de son sourire.
Christine Barbay
